Extrait des Hommes bleus

Maman prit une profonde respiration. J’ai cru un moment que c’était son signe d’adieu. Mais il restait une joie à raconter. Une joie toute spéciale : teintée d’un peu de gris, de noir et de beaucoup de bleu. Une joie triste. Une joie qui surgit lorsqu’un événement est insupportable, qui vient en aide. Une joie qui avait sauvé maman. Cette dernière joie bigarrée maman me la légua tel un héritage.

 

Elle avait vu des hommes visiter sa mère sur son lit de mort. Ils étaient arrivés comme ça, sans frapper, et les avaient surprises. Par leur allure singulière, ces hommes tout bleus avaient fait sourire grand-mère; ils l’avaient enveloppée d’une telle poésie! Dès leur arrivée, ils s’étaient tenus debout devant son lit, et l’avaient fixée dans les yeux. De grands hommes d’au moins sept pieds revêtus d’un fort rayonnement étalant tous les bleus du Monde. Des bleus à l’infini qui s’étaient étirés lentement pour colorer la pièce. Objet par objet, un mur à la fois, le ciel était venu tapisser l’espace. Maman avait alors remarqué des bleus distincts s’unir aux trois hommes. Le premier, turquoise, s’était assis sur le lit, et avait remémoré à grand-maman ses plus beaux souvenirs. Il lui avait entre-autres rappelé sa naissance en bordure d’un chemin de campagne, en pleine canicule; il lui avait rappelé le courage de son chien Blanchon qui l’avait un jour traînée à l’extérieur de sa maison lors d’un incendie dont elle était responsable; il lui avait rappelé le potager, immense et varié, qu’elle avait cultivé plus de quarante ans avec un bonheur sans nom; et le voyage qu’elle avait fait à Paris avec son amant. Ces souvenirs et bien d’autres avaient ravi grand-mère qui s’était alors sentie prête à quitter le Monde. Maman l’avait vu dans ses yeux, cette sérénité, ce besoin de partir là, à l’instant. Mais la mort avait retardé, un peu. S’approchant de grand-maman, le deuxième homme, indigo, avait pris la place du premier au chevet de grand-maman. À ma porte, maman se tût. Longtemps. Elle ne pouvait pas m’abandonner comme ça, avec ces hommes bleus et grand-mère à l’agonie. Trop longtemps. Non, elle ne le pouvait pas. Alors que j’allais ouvrir, elle frappa à plusieurs reprises la porte de ses poings. Le pouvait-elle? Ma tête chauffait, mon coeur bouillait, mon oreille s’incendiait à force de ne rien entendre. Et elle reprit enfin au moment où l’homme-indigo avait dévoilé les ombres noires dans la vie de grand-maman : les nombreuses souffrances qu’elle avait fait subir à son mari trompé, négligé, rendu malade, enfermé dans un hospice, et celles de son amant qu’elle avait trompé, négligé, rendu fou, quitté. Grand-maman avait alors mis sa main droite sur son coeur, avait contemplé l’homme-indigo de ses yeux plein de larmes, et avait rendu l’âme. Le troisième homme, lavande, toujours debout, avait recueilli cette âme purifiée, et l’avait remise en partie entre les mains tremblantes de maman. Les trois hommes aux bleus infinis avaient alors repris leur place, alignés devant le lit, et leur rayonnement s’était éteint. Après leur départ, maman était restée seule entre quatre murs redevenus gris, une grand-maman morte et un fragment d’âme.

 

Maman se souvenait avec tendresse de cette dame qui lui avait tout donné. C’est à ce moment, à sa mort, à ce don d’âme qu’elle avait véritablement réalisé la bonté de cette femme, la chance inouïe de l’avoir eu à proximité. Souvent. Tout ce temps. Elle affirmait n’avoir jamais été assez digne pour garder cette âme avec elle, et m’avoua même l’avoir enterrée en lieu sûr.

 

C’était bien des souvenirs pour maman. Elle semblait soulagée de s’être dévoilée. Elle ouvrit tout doucement la porte du placard, me regarda de ses immenses yeux noirs, et m’enlaça fortement comme jamais auparavant. Sa peau velours contre moi. Sa senteur d’agrumes. Son souffle court. Sa longue chevelure couvrant mes mains agrippées à son dos. Son corps berçant. Sa chaleur tentant un ultime soulagement. Ma froidure, encore là. Elle s’était tant jurée me réconforter. L’évidence de ne pouvoir être aussi bienveillante que grand-mère l’anéantit à nouveau. Elle me repoussa, et referma.

 

Elle resta un certain temps devant ce placard devenu mon habitat. C’était la première fois que j’entendais maman pleurer. Je l’avais entendue crier, hurler, se plaindre, se détester, se mentir, se salir. Jamais pleurer. Elle avait déjà confié à Brac qu’elle avait séché par en dedans, qu’elle manquait d’eau pour les sanglots. S’était-elle menti encore une fois? Ou avait-elle plutôt voulu leurrer Brac pour se protéger de lui? Ça, je n’allais jamais le savoir, mais je savais que des hommes-bêtes s’étendaient depuis longtemps dans son lit. Même plusieurs fois par jour, quand le temps était morne et la pluie diluvienne. Ça je le savais. Mais maman insista pour préciser qu’avec ces types, elle avait tenté d’oublier qu’elle ne pouvait pas me réchauffer. Je voulus alors lui crier que c’était moi et mes os glacés qui étaient la cause de tout, lui exprimer ma tristesse de ne pas être le gamin désiré, m’excuser de ne pas avoir tenté de l’être. Aucun son ne sortit de ma bouche. Rien que de la buée.

 

Avant de partir pour toujours, Passe-Velours m’a dit, à la porte de mon placard : « Comme ta grand-mère et moi, tu as la faculté de voir ces hommes bleus. Je les ai quelques fois aperçus depuis. Au début, ils sont passés sous formes d'ombres délavées. Ensuite, ils sont entrés par la porte de mes rêves pour, plus tard, caresser les différents murs qui m'entouraient, et enfin partir avec ceux que j'aimais. 

 



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Entrevue donnée au M103,5FM en juillet 2012
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Automne 2012. Page couverture : Alexandre-Éric Piette.
Automne 2012. Page couverture : Alexandre-Éric Piette.