Texte du lancement

I

l y a à peu près 7 ans, à Verdun, dans une petite chambre d’un vieux logement, assise sur mon lit, berçant mon corps comme je le fais toujours, un choix, juste un choix à faire, un grand dilemme cependant, une décision précieuse parce qu’ultime : le silence ou la souffrance. Un ou l’autre. J’aimais bien le silence, l’écouter surtout mais le dire…

 

J’ai opté pour la souffrance, mais pas n’importe laquelle, celle que j’embellirais, que je teinterais à mon goût. De la belle souffrance… rien que de la belle souffrance. Feuilles devant moi, crayon à la main, j’ai fermé longuement les yeux et lorsque je les ai rouverts, des fous étaient là. Ils étaient magnifiques, nécessairement immortels et d’une tendresse…

 

Ce jour, sur papier, j’ai nommé ces êtres anonymes. Sur papier, ce même jour, des barreaux ont failli rire et se trouver ridicules. J’avais trouvé une faille; les prisons n’étaient pas étanches, elles ne pouvaient que retenir la rigidité.

 

Mes fous n’auraient donc jamais de barrière; peu importe l’endroit de leur entassement. Leurs yeux rouges seraient un signe d’éternité; chaque battement de cils, un salut à la différence. Mon récit prenait forme; il allait glisser des mots doux aux oreilles d’êtres singuliers, suivre leur route déraisonnable. Il permettrait à ces êtres de vivre leurs lubies, de souffrir à leur convenance.

 

Mes anormaux, internés pour toutes sortes de fausses raisons, sont poètes; ils sont d’une rare beauté parce qu’ils sont eux-mêmes à jamais. Eux-mêmes à jamais.

 

Je sais maintenant que ces fous étaient en mon âme depuis ma naissance. Ils étaient là, en moi, et attendaient que mon tourment devienne sérénité. Le jour de leur manifestation, derrière mes cils mouillés, ils m’ont rappelé l’humanité.

 

Je ne sais ce que mes copains vous rappelleront, nous n’avons pas tous la même mémoire, mais je souhaite qu’ils vous transportent, quelque part… dans le rouge du ciel.

 


                            Extrait de Dans le rouge du ciel

M

on fils m’écrit. Il est en prison. Hier, il a été condamné à vie pour avoir assassiné sa femme. Il a tué Coline. Il a pris un couteau qui traînait et il l’a tuée. En cour, ils ont dit qu’il avait prémédité son geste. Il a toujours été violent. Il se laissait emporter pour des riens. Pourtant, c’est la première fois de sa vie qu’Il blesse quelqu’un, et il a fallu que cette blessure soit mortelle. Il se demande aujourd’hui pourquoi ils se sont mariés. Il doute qu’elle ait jamais ressenti d’amour pour lui. Il pense s’être aperçu de cela très tôt et croît que c’est la raison de l’échec de leur union. Ils ont eu des moments agréables avant leur mariage. Ensuite, plus rien. C’est comme si le papier avait officialisé leur peine. Comme si, sans aimer mon fils, Coline avait voulu vivre l’ivresse du mariage. Ainsi l’a-t-elle épousé un bon matin pour vivre une journée en robe blanche; journée où elle serait la seule attraction, peut-être pour la première et dernière fois de sa vie. Ainsi l’a-t-il agressée pour sentir la puissance extrême, pour avoir le dernier mot. Tout le reste de sa vie, derrière des barreaux, il pourra se vanter de l’avoir eu. Il y a ainsi des mots qui coûtent cher. Mais il l’aimait, sa femme. Mon fils sait aimer. Avant elle, il n’avait jamais aimé. D’ailleurs, il avait décidé de ne jamais se marier. Après avoir rencontré Coline, il a su ce que le mariage pouvait signifier pour des gens épris. Dès lors, il n’a pas hésité. Il aurait dû. Il aurait dû hésiter aussi lorsqu’il l’a frappée. L’hésitation n’est pas toujours signe de mollesse.

(…)

 

Mon fils, même sans mots, aurait tué. Il connaissait quelques mots élégants à sortir en cas de grande nécessité ; ces mots se sont tus sur sa femme. Les mots frappent fort lorsqu’ils sortent d’une bouche convaincue. Mon fils manquait de confiance. Il ne croyait tellement pas en ses mots qu’il a sorti le poing pour les transporter. Les mots et les poings ne mettent pas fin à la même chose ; les poings mettent fin à la vie, les mots à l’âme. Et moi, je crois à l’âme plus qu’à la vie. Je suis cinglé, il ne faudrait pas l’oublier. Ma pensée n’est ni saine ni claire. N’empêche que j’ai compris depuis longtemps que les hommes frappent parce qu’ils n’ont rien à dire. Quand ils commenceront à mettre de la chair autour des mots savants qu’ils bafouillent, ils cesseront de jouer les bourreaux. Mais en attendant, ils y a des choses moins urgentes à régler.

 

La lettre. Mon fils a peur de mourir. Il est convaincu que le sang de Coline l’empêchera de respirer, même mort. Le sang des autres demeure sur notre peau indélébile. Nos pores le retiennent à jamais. Bataille ne sait pas s’il aura la force de m’écrire de nouveau. Il me souhaite de rester où je suis. Selon lui, je n’irai pas au paradis… Mais il y a des enfers moins pires que d’autres. Bien que je n’aie été qu’un coup de vent dans sa vie, Bataille dit qu’il ne m’oubliera jamais. Certains coups de vent sont éternels. (p.51 à 53)


                                         Dossier de presse